J 2 : La « retirada »


201401281538530Mardi 17 – Terminé le petit déjeuner, l’intello demande à Yann, alors qu’il charge un sac à dos de 13 kilos sur la mule, ce qu’il vaut mieux : « Etre filiforme et léger (le cas de la mule) ou trapu et costaud comme un rugbyman ? ». La réponse ne se fait pas attendre : « Avoir du mental ! ». On verra par la suite que cela n’est pas tout à fait exact.

Destination du jour « Las Illas », à près de 25 kms  du « Chalet des Albères ». Le GR10 serpente dans les forêts catalanes. La plupart d’entres nous n’avons de la Catalogne française que la vision offerte par l’autoroute A9 qui relie la France à l’Espagne par le col du Perthus : Une terre plutôt sèche et aride. Les trois jours qui attendent l’intello vont lui faire découvrir une toute autre réalité avec la traversée de magnifiques, mais interminables, forêts. Chênes verts, chênes lièges, hêtres rouges dont la « Royale » faisait les mats de ses navires. Des kilomètres de forêts, plus « propres » que dans les Pyrénées occidentales. Ici, pas de sous-bois broussailleux pour cause de climat sec. Résultat : de très belles futaies bien dégagées. En cheminant deux marcassins nous coupent la route. La mule met en alerte ses deux bâtons au cas où la mère viendrait à se montrer…

Le pensum du jour : Passer sous l’autoroute A9 et son défilé ininterrompu de camions. Plus tard, dans un refuge, l’intello feuilletera un exemplaire, du début des années 2000, de Pyrénées Magazine récapitulant tous les arguments pour mettre en place la TCP (Traversée Centrale des Pyrénées par le rail). Dix ans plus tard, le projet n’a pas bougé d’un pouce et, pendant ce temps là la noria des « pollueurs » continue : 2.730.830 poids-lourds sont passés au Perthus en 2010. (source :http://www.languedoc-roussillon). Comment font donc les Suisses pour imposer le ferroutage ?

Le GR traverse ensuite le Boulou, temple médiocre de la consommation. Les voitures sont à touche-touche. L’air est irrespirable. La fringue « cheap ». Pour l’intello et sa mule, c’est trop. Il leur faut pourtant sacrifier au temple de la consommation. Depuis le départ, le vieux téléphone portable a rendu l’âme. Sans lui, pas de message aux proches, ni de réservation pour les gites et refuges à atteindre. Pas de possibilité non plus d’envoyer un message ou un SMS de SOS au 112 (secours en montagne). La sécurité prime pour le randonneur solitaire.

Une chance, le bureau de Poste du Boulou est à 50 mètres du GR 10. Une postière « super-sympa » se rend disponible et, pour 29,90 €, l’intello se trouvera équipé d’un portable à carte. Un prix imbattable. Il faudra toutefois 45 minutes pour l’initialiser. La Poste du Boulou est branchée sur un réseau espagnol !

« Pic-nic » sous le fort de Bellegarde, belle fortification pentagonale, qui permet le contrôle et la défense du Col du Perthus. Le fort sera un camp d’internement en janvier et février 1939 lors de « la retirada » (replis des républicains espagnols face aux troupes franquistes). Il précède ceux, en Catalogne, de Prats de Mollo, des plages d’Argelès et de Rivesaltes. Ces instants terribles virent des centaines de milliers d’espagnols quitter précipitamment leur patrie en passant par les Pyrénées, à l’est mais aussi au centre et à l’ouest. A nouveau, cette impression que malgré leur pluriel, les Pyrénées, sont unes et indivisibles.

Pendant la deuxième guerre mondiale le fort de Bellegarde devint une prison de la Gestapo pour les prisonniers de guerre évadés, républicains espagnols et les passeurs.

Au fur et à mesure de l’avancée de l’intello, il découvrira des vallées et villages où, à un moment ou un autre, les flux de population contraints, ont traversé la chaîne. Du sud vers le nord d’abord. Puis en sens inverse, quand l’Allemagne envahira la France en 1940. Partout, la solidarité des pyrénéens jouera son rôle avec le peu de moyens à leur disposition. Dans chaque vallée, un devoir de mémoire s’impose…

Ce soir, étape à « Las Illas ». Le gite est fermé. L’intello arrive trop tôt après 24,8 kilomètres de parcourus. La mule avance vite… Un couple d’Anglais les rejoint. Lui a 68 ans et, en est à sa deuxième traversée des Pyrénées. Il les a déjà parcourus d’Est en Ouest. Il le fait maintenant d’Ouest en Est ! Randonner peut devenir une drogue pour certains comme ces deux « vieux » Suisses, rencontrés le lendemain, qui ont déjà fait à pied Genève-Nice par les Alpes, Compostelle et la traversée des Pyrénées. Randonner, une drogue ou plutôt « un art de vivre » qui repousse loin le confort matériel au bénéfice du plaisir de découvrir et de partager.

Mercredi 18 – « Retirada » toujours avec la montée, dès le matin, au « Coll de Lli » situé immédiatement au-dessus de la Illas. Un col historique par lequel sont passés, le 5 février 1939, le président de la République espagnole, Manuel Diaz, son premier ministre Juan Lopez et les présidents des gouvernements basque et catalan, José Antonio de Aguirre et Lluis Companys i Jover. Tous fuyaient la répression franquiste. Avec leur « retirada » vers la France disparaissait ce jour-là la République espagnole au terme d’une guerre civile qui fit près d’un million de victimes dans un pays de 26 millions d’habitants à l’époque : 380.000 à 450.000 morts des conséquences directes de la guerre, 330.000 morts de maladies et de malnutrition et des centaines de milliers d’exilés dont 440.000 iront en France selon les estimations du gouvernement français du moment. Un désastre humanitaire.

Au col, rebaptisé « col des 4 Présidents », des plaques, situées de part et d’autre de la frontière, commémorent ce souvenir. Posant un problème beaucoup plus actuel, la plaque, côté espagnol, est libellée en catalan en gros caractères puis, en petits caractères, en anglais, en français et pour finir… en espagnol !

L’intello prit le dessus sur la mule en passant au Coll de Lli…

– par Bernard Boutin

crédit photo : La Retirada 

Déjà publié :  Pyrénées – La mule et l’intello (1) : Préparatifs et jour J 

 

A propos Bernard Boutin

A 7 ans, mon père me trainait au tour du pic du Midi d’Ossau, en Béarn. A 17 ans, je faisais du stop avec mes skis de randonnée. Je me souviens qu’à la nuit tombée, à la sortie de Tarbes, un paysan me chargeait. Arrivé en rase campagne, en sortant les skis de la bétaillère, ceux-ci étaient plein de purin ! La passion était plus forte que ces petits désagréments. A 27 ans, je quittais un bon « job » à la Défense, pour « descendre » aux Pyrénées. A 37 ans, avec quelques copains, nous grimpions, en ski de randonnée, le Vignemale, le Balaitous et quelques autres… A 47 ans, 57 ans, les Pyrénées toujours. On l’aura compris, pour moi, sans les Pyrénées, point de respiration.
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